Une brève histoire du syngas : du gaz de ville au Fischer-Tropsch
Le syngas (abréviation de «synthesis gas» ou «synthetic gas») a une histoire qui précède de plusieurs décennies l'ère du pétrole. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les villes européennes et nord-américaines étaient éclairées et chauffées par le «gaz de ville» (town gas), obtenu par carbonisation du charbon. Ce mélange de H₂, CO et CH₄ était distribué par des réseaux de canalisations en fonte, alimentant lampadaires, fourneaux domestiques et les premiers moteurs à gaz. Berlin, Paris, Londres, Milan : toutes avaient leurs usines à gaz, avec des gazomètres cylindriques à coupole mobile qui dominaient les panoramas industriels de l'époque.
Au XXe siècle, le procédé Fischer-Tropsch, développé en Allemagne dans les années 1920, porta la synthèse du syngas (produit par gazéification du charbon) à un niveau industriel extraordinaire : des carburants synthétiques pour avions et véhicules militaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, la même réaction chimique est étudiée intensément comme vecteur pour la production de carburants synthétiques renouvelables (e-fuels) à partir d'hydrogène vert et de CO₂ capturé.
Dans le BioGS-1.0, le syngas est le vecteur énergétique intermédiaire qui transforme la biomasse solide en énergie électrique et en chaleur. Il n'est pas synthétisé pour produire des carburants, mais utilisé directement comme combustible pour le brûleur externe du moteur Stirling.
Syngas vs biogaz : deux gaz, deux procédés, deux utilisations
Les termes «syngas» et «biogaz» sont souvent confondus, mais décrivent des produits et des procédés profondément différents :
- Biogaz : produit par la digestion anaérobie de biomasses organiques (effluents d'élevage, fraction organique des déchets ménagers, boues). C'est un mélange de CH₄ (50-70 %) et de CO₂ (30-50 %), avec des traces de H₂S. Le procédé est biologique, à basse température (35-55 °C), dure plusieurs semaines. Le biogaz contient peu d'énergie par Nm³ comparé au gaz naturel.
- Syngas : produit par gazéification thermochimique de biomasse sèche. C'est un mélange de CO, H₂, CH₄ et N₂, avec un pouvoir calorifique inférieur de 4-6 MJ/Nm³. Le procédé est thermochimique, à haute température (700-900 °C), dure quelques secondes. Il ne contient pas de CO₂ en quantités significatives (converti en CO dans la zone de réduction).
Le syngas brûle avec une flamme chaude et stable, adaptée pour alimenter des brûleurs industriels et des moteurs à gaz. Le biogaz, de par sa composition plus diluée, nécessite généralement un épuration (élimination du CO₂) pour atteindre la qualité du biométhane à injecter dans le réseau.
Composition du syngas produit par le BioGS-1.0
La composition du syngas en sortie du gazéificateur du BioGS-1.0, mesurée par spectroscopie infrarouge en continu, varie dans une plage typique (sur base sèche, après filtration) :
- CO (monoxyde de carbone) : 15-19 % vol. - principal porteur d'énergie, produit dans les réactions de réduction
- H₂ (hydrogène) : 13-16 % vol. - pouvoir calorifique élevé (285 kJ/mol), produit par la réaction water-gas et la décomposition de l'hémicellulose
- CH₄ (méthane) : 4-6 % vol. - présent également après la zone de réduction, contribue au pouvoir calorifique total
- CO₂ (dioxyde de carbone) : 14-17 % vol. - produit des réactions d'oxydation partielle, dilue le syngas sans contribuer au pouvoir calorifique
- N₂ (azote) : complément - provenant de l'air de procédé ; c'est le principal diluant du syngas par gazéification en air (vs. gazéification en oxygène pur, qui produit un syngas à plus haut pouvoir calorifique mais nécessite des installations beaucoup plus coûteuses)
Le pouvoir calorifique inférieur (LHV) du syngas sec produit est typiquement de 4,5-5,5 MJ/Nm³, contre 36 MJ/Nm³ pour le gaz naturel.
Le problème des goudrons et la solution downdraft
Le principal problème technique dans la gazéification de la biomasse pour les applications de microcogénération n'est pas la composition du syngas en termes de CO, H₂ et CH₄ ; le véritable problème est le goudron : un mélange complexe d'hydrocarbures aromatiques polycycliques condensables (naphtalène, anthracène, benzène, phénanthrène et des dizaines d'autres composés) qui se forment pendant la pyrolyse de la biomasse et accompagnent le syngas sous forme de vapeurs à haute température.
Le goudron n'est pas simplement un «contaminant du gaz» : c'est un vecteur d'énergie qui, s'il n'est pas géré correctement, condense sur les surfaces froides du système en formant des dépôts goudronneux qui obstruent les canalisations, encrassent les parois métalliques et bloquent les organes en mouvement. Le problème des goudrons est historiquement la principale cause d'échec des systèmes de gazéification de petite taille, qui parviennent à fonctionner en laboratoire mais ne résistent pas aux conditions opérationnelles d'une installation en environnement réel.
La solution adoptée dans le BioGS-1.0 est multiple :
- Géométrie downdraft : le syngas traverse la zone d'oxydation (700-1000 °C) où le goudron est craqué thermiquement. L'efficacité du craquage thermique des goudrons en géométrie downdraft réduit significativement leur concentration, de 50-150 g/Nm³ (updraft) à 0,5-5 g/Nm³.
- Temps de séjour élevé du gaz dans le réacteur : le syngas reste dans des conditions de haute température (700-1000 °C) pendant une période prolongée (quelques secondes). Cela permet une plus grande efficacité du craquage thermique des goudrons ainsi que l'évolution complète des réactions de réduction (Boudouard : C + CO₂ → 2CO et Water-gas : C + H₂O → CO + H₂).
- Combustion externe : même avec un bon craquage, de petites quantités de goudrons et de particules peuvent rester dans le syngas. En adoptant le moteur Stirling, la combustion du syngas s'effectue de manière continue et extérieurement au moteur lui-même, transformant une limite technologique en contribution énergétique utile. Le brûleur peut ainsi être optimisé pour gérer des gaz à faible pouvoir calorifique (LHV), assurer un mélange air-combustible optimal et maintenir une flamme stable, continue et bien ancrée.
Le syngas comme vecteur énergétique du futur
Dans le contexte plus large de la transition énergétique, le syngas issu de la biomasse occupe une position stratégique unique : c'est le seul vecteur énergétique gazeux renouvelable produisible localement, sans infrastructure de stockage de l'hydrogène et sans dépendance aux réseaux de distribution. Il est produisible à partir de résidus agricoles et forestiers qui autrement se décomposeraient ou seraient brûlés sur le terrain, avec des émissions non contrôlées.
La recherche actuelle sur des échelles de puissance supérieures (1-10 MWe) explore l'utilisation du syngas issu de la biomasse pour la synthèse de méthanol, d'ammoniac et de carburants synthétiques (power-to-X) via le procédé Fischer-Tropsch. À ces échelles, le syngas devient un élément clé de l'industrie chimique renouvelable.
Le BioGS-1.0 s'inscrit dans ce scénario comme la pièce à l'échelle micro, distribuée, locale, zéro-infrastructure, qui permet de valoriser les biomasses résiduelles diffuses sur le territoire.